BIBI, l’artiste qui refuse de choisir entre pop, R&B, hip-hop et cinéma
Chanteuse, autrice, compositrice et désormais actrice reconnue, BIBI s’est imposée comme l’une des personnalités les plus singulières de la scène sud-coréenne contemporaine. Du R&B trouble de « Kazino » au phénomène populaire « Bam Yang Gang », du noir cinématographique de Lowlife Princess: Noir aux marches du Festival de Cannes, Kim Hyeong-seo a bâti une carrière qui résiste aux catégories. Derrière son apparente désinvolture se cache surtout une artiste particulièrement attentive à la narration, aux personnages et à la manière dont musique et image peuvent raconter une même histoire.
Il y a chez BIBI quelque chose qui déjoue presque immédiatement les attentes.
Elle peut chanter avec une douceur désarmante quelques secondes avant de faire basculer un morceau vers quelque chose de plus cru. Adopter les codes du R&B puis les détourner avec une mélodie pop. Construire un clip comme un court métrage violent et stylisé, puis connaître quelques mois plus tard l’un des plus grands succès de sa carrière grâce à une chanson légère consacrée à une pâtisserie traditionnelle coréenne.
Cette imprévisibilité n’est pas un accident de parcours.
Elle constitue probablement la meilleure manière de comprendre BIBI.
Depuis ses débuts officiels en 2019, l’artiste sud-coréenne a construit son identité en refusant de séparer ce que l’industrie aime habituellement ranger dans des catégories distinctes : pop et hip-hop, séduction et ironie, douceur et violence, musique et cinéma, personnage public et récit intime.
Aujourd’hui, ce mélange a largement dépassé le cadre du R&B alternatif coréen qui l’a vue émerger.
De Kim Hyeong-seo à BIBI

BIBI est née Kim Hyeong-seo (김형서) le 27 septembre 1998. KBS la présente comme une chanteuse sud-coréenne originaire d’Ulsan et confirme son nom civil ainsi que sa date de naissance.
Avant même ses débuts discographiques officiels, le public coréen la découvre à travers The Fan, émission musicale de SBS diffusée entre 2018 et 2019.
Le principe du programme se distingue quelque peu des télé-crochets traditionnels : les artistes doivent progressivement convaincre le public et constituer leur propre communauté de supporters.
BIBI y atteint la finale face à Car, the Garden.
SBS confirme qu’elle figure parmi les deux derniers candidats de la compétition avant que Car, the Garden ne remporte finalement l’émission le 9 février 2019. Lors de cette finale, BIBI explique vouloir devenir chanteuse afin de raconter ses propres histoires et présente notamment une chanson qu’elle a elle-même écrite.
Ce détail paraît presque prophétique lorsqu’on observe la suite de sa carrière.
Car davantage qu’une interprète, BIBI va justement se définir par sa volonté de créer des personnages, des situations et des univers narratifs.
Feel Ghood Music, Tiger JK et Yoon Mirae
La trajectoire de BIBI est étroitement liée à Feel Ghood Music, le label fondé autour de deux figures majeures du hip-hop coréen : Tiger JK et Yoon Mirae.
KBS indique que BIBI avait déjà participé à un projet de la famille Feel Ghood avant son véritable lancement solo. Elle fait ensuite ses débuts officiels avec le single « BINU », publié en mai 2019.
La présence de Tiger JK et Yoon Mirae dans son environnement artistique n’est pas anodine.
Tous deux appartiennent à une génération qui a profondément contribué à installer le hip-hop et le R&B coréens en dehors du seul modèle des groupes d’idols. BIBI bénéficie ainsi d’un cadre dans lequel elle peut conserver une identité très personnelle tout en explorant différents registres.
Elle ne ressemble d’ailleurs pas vraiment à une artiste façonnée selon un cahier des charges classique.
Dès ses premières chansons, elle écrit, compose et participe activement à la définition de son univers visuel.
« BINU » : commencer par les contradictions

Le 15 mai 2019, BIBI publie donc « BINU », son premier single officiel.
Le titre signifie « savon » en coréen.
Sous une apparence légère, la chanson joue déjà avec un principe que l’on retrouvera constamment par la suite : le contraste entre une forme séduisante et un contenu plus ambigu.
La voix est douce, presque innocente, alors que les paroles abordent des comportements et des situations plus adultes.
Apple Music souligne justement que ce premier morceau permet déjà à BIBI d’aborder des thèmes rarement associés à une image traditionnelle de jeune chanteuse pop coréenne, tout en les enveloppant dans une interprétation volontairement légère.
La même année paraît également son premier mini-album, The Manual for People Who Want to Love.
Le ton est posé : BIBI ne va pas construire son identité uniquement autour d’un genre musical, mais autour d’une manière de raconter.
« Kazino », le morceau qui installe véritablement son identité
En avril 2020, elle publie « Kazino ».
Le morceau constitue l’une des premières grandes portes d’entrée vers l’univers que le public international associera ensuite à BIBI.
« Kazino » est sombre, sensuel et menaçant.
La chanson transforme l’univers du jeu en métaphore de la tentation, du risque et de l’addiction. Mais son efficacité vient surtout de l’interprétation : BIBI ne force presque jamais sa voix. Elle semble raconter la situation plutôt que chercher à la dominer.
Cette forme de retenue deviendra une signature.
BIBI possède une voix immédiatement reconnaissable non parce qu’elle multiplie les démonstrations vocales, mais parce qu’elle joue énormément avec les nuances : souffle, murmure, articulation, ruptures et inflexions presque parlées.
Elle comprend très tôt que la personnalité peut être plus importante que la puissance.
Une voix à part dans le R&B coréen
C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles qualifier BIBI simplement de chanteuse K-pop serait particulièrement réducteur.
Sa musique traverse le R&B, le hip-hop, la pop, la soul et parfois des formes beaucoup plus expérimentales.
Son deuxième EP, Life Is a Bi…, publié le 28 avril 2021, illustre très bien cette liberté. Bugs le classe à la fois dans le R&B/soul et le rap/hip-hop. Le disque comprend cinq morceaux, dont « BAD SAD AND MAD », « PIRI the dog », « Birthday Cake » et la chanson titre.
Apple Music confirme également cette sortie de cinq titres sous Feel Ghood Music.
Plus que la cohérence d’un seul genre, ce qui relie les chansons de BIBI est une manière d’observer les relations humaines.
Désir, pouvoir, dépendance, solitude, violence, attirance et contradictions reviennent régulièrement dans ses textes.
Et elle les traite rarement frontalement.
BIBI préfère souvent les transformer en situations, personnages ou métaphores.
« The Weekend » et l’ouverture internationale

La carrière internationale de BIBI prend une nouvelle dimension en 2021 avec « The Weekend », publié avec 88rising.
Le label américain, connu pour avoir développé plusieurs artistes asiatiques auprès du public international, offre à BIBI une exposition beaucoup plus importante en dehors de la Corée.
Le morceau représente aussi une autre facette de l’artiste : plus immédiatement pop, chanté en anglais et pensé autour d’un refrain extrêmement accessible.
Cette capacité à fonctionner dans des univers différents va devenir essentielle.
BIBI peut apparaître dans un environnement hip-hop coréen, collaborer avec des artistes internationaux puis revenir vers une chanson presque entièrement pop sans donner le sentiment de changer d’identité.
Parce que la cohérence ne vient pas du genre.
Elle vient d’elle.
Lowlife Princess: Noir, l’œuvre qui définit véritablement BIBI
Le 18 novembre 2022, BIBI publie son premier album studio, Lowlife Princess: Noir.
C’est probablement le projet essentiel pour comprendre son ambition artistique.
Le disque comprend douze morceaux et paraît sous Feel Ghood Music et 88rising. Apple Music et Spotify confirment sa date de sortie ainsi que cette tracklist de douze titres.
On y retrouve notamment :
« Blade »,
« BIBI Vengeance »,
« Animal Farm »,
« MotoSpeed 24 »,
« Sweet Sorrow of Mother »,
« Loveholic’s Hangover » avec Sam Kim,
« Witch Hunt »,
« Lowlife Princess »,
« JOTTO »
et « City Love ».
Mais Lowlife Princess: Noir fonctionne beaucoup mieux comme un ensemble que comme une simple addition de singles.
La musique pensée comme du cinéma
Dans une interview accordée à Weverse Magazine au moment de l’album, BIBI explique avoir construit Lowlife Princess: Noir autour de différentes oppositions : la princesse et la marginale, l’amour et le désir, mais également BIBI et Kim Hyeong-seo elle-même.
La distinction est fondamentale.
BIBI commence à envisager son propre nom d’artiste presque comme un personnage.
Le clip de « Animal Farm » en offre l’une des manifestations les plus spectaculaires. Inspiré notamment par l’idée de l’Animal Farm de George Orwell, le morceau s’intéresse selon BIBI à l’hypocrisie humaine et à la facilité avec laquelle chacun condamne les autres tout en dissimulant ses propres contradictions.
Visuellement, BIBI pousse cette logique beaucoup plus loin qu’une simple illustration de chanson.
Les clips deviennent des fragments d’un monde.
Violence stylisée, références au cinéma de genre, personnages criminels, vengeance, luxure et rapports de domination construisent progressivement une mythologie.
« BIBI Vengeance », la revanche comme spectacle

Parmi les titres de l’album, « BIBI Vengeance » va devenir l’un des plus emblématiques de sa carrière.
Le morceau concentre parfaitement son identité de cette période.
La production est incisive, le refrain immédiatement identifiable et l’interprétation alterne détachement et agressivité.
Mais surtout, BIBI comprend parfaitement la valeur théâtrale d’une chanson.
Elle ne se contente pas d’interpréter la vengeance : elle la met en scène.
Cette dimension permet à sa musique de circuler bien au-delà des seuls amateurs de R&B coréen. Les clips, les performances et les extraits deviennent eux-mêmes des portes d’entrée vers son univers.
BIBI transforme progressivement sa carrière musicale en quelque chose qui ressemble à une œuvre narrative continue.
Le visage, le personnage et les deux points rouges
Son identité visuelle participe directement à cette construction.
Parmi ses signes les plus reconnaissables figurent notamment les deux petits points placés sous son œil.
Au fil de sa carrière, cette marque devient suffisamment identifiable pour fonctionner presque comme un logo visuel.
Ce genre de détail résume assez bien la façon dont BIBI envisage son image : rien n’est totalement séparé.
Le maquillage, les clips, les pochettes, les personnages et la manière de se présenter sur scène appartiennent au même univers que les chansons.
Ce qui pourrait paraître anecdotique chez un autre artiste devient chez elle un élément narratif.
Quand le cinéma devient une évidence
À mesure que ses clips deviennent plus cinématographiques, son passage devant une véritable caméra paraît presque logique.
En 2023, Kim Hyeong-seo créditée sous son nom civil apparaît dans Hopeless (Hwaran), premier long métrage du réalisateur Kim Chang-hoon.
Elle y interprète Hayan, aux côtés de Hong Xa-bin et Song Joong-ki.
Le film est sélectionné dans la section Un Certain Regard du Festival de Cannes 2023, et le site officiel du Festival crédite directement Hyoung-Seo Kim au casting.
Elle monte ainsi les marches à Cannes en mai 2023, cette fois non comme chanteuse invitée à un événement international, mais bien comme actrice appartenant à la distribution d’un film de la sélection officielle.
Ce passage n’est pas seulement symbolique.
Il confirme que le cinéma constitue désormais une deuxième voie crédible dans sa carrière.
BIBI ou Kim Hyeong-seo ?

Cette double carrière renforce une question déjà présente dans Lowlife Princess: Noir.
Où commence BIBI et où finit Kim Hyeong-seo ?
Sur scène, l’artiste peut adopter une personnalité provocatrice, théâtrale et imprévisible. À l’écran, elle travaille au contraire au service d’un personnage écrit par quelqu’un d’autre.
Les deux activités pourraient sembler opposées.
Elles se nourrissent en réalité l’une l’autre.
BIBI a toujours chanté comme quelqu’un qui raconte des personnages. Son passage au cinéma lui permet simplement d’utiliser une autre forme de narration.
« Bam Yang Gang », le succès que personne n’attendait vraiment
En février 2024, BIBI change encore complètement de registre avec « Bam Yang Gang ».
Le titre désigne le yanggaeng, une confiserie traditionnelle à base de pâte de haricot rouge.
Après les atmosphères sombres, sensuelles et violentes de Lowlife Princess: Noir, la chanson surprend par son instrumentation presque rétro, son ton léger et son apparente innocence.
Le morceau est écrit et composé par Chang Kiha, auteur-compositeur particulièrement respecté en Corée.
Et contre toute attente, il devient un immense succès.
Six classements dominés en même temps
L’ampleur du phénomène est directement documentée par Circle Chart, le principal classement musical sud-coréen.
Durant la semaine du 3 au 9 mars 2024, « Bam Yang Gang » prend la tête de sept catégories : Digital, Download, Streaming, V Coloring, Bell, Ring et Singing Room.
La semaine suivante, le morceau reste numéro un dans six catégories.
Sur l’ensemble du mois de mars 2024, « Bam Yang Gang » termine numéro un du Circle Digital Chart mensuel, devant notamment TWS, (G)I-DLE, LE SSERAFIM et IU.
Ce succès est important pour comprendre l’évolution de BIBI.
Jusque-là, son image internationale repose beaucoup sur son côté alternatif, sensuel ou provocateur.
« Bam Yang Gang » prouve qu’elle peut également toucher un très large public coréen avec une proposition presque opposée.
Le paradoxe BIBI
Cette capacité à surprendre est probablement le centre de son identité.
D’un côté, BIBI peut construire un album entier autour d’une héroïne évoluant dans un univers de violence et de marginalité.
De l’autre, l’un des plus grands succès de sa carrière repose sur une petite douceur coréenne et une mélodie faussement naïve.
Ces deux BIBI ne sont pas incompatibles.
Elles sont précisément le projet.
L’artiste ne cherche pas nécessairement à défendre une esthétique unique. Elle cherche plutôt à conserver la liberté de changer de ton tout en restant reconnaissable.
EVE: ROMANCE, deuxième grand chapitre
Le 14 mai 2025, BIBI publie son deuxième album studio, EVE: ROMANCE.
Weverse confirme officiellement sa sortie sous Feel Ghood Music, tandis qu’Apple Music répertorie quatorze morceaux pour une durée d’un peu plus de quarante minutes.
L’album comprend notamment :
« Apocalypse »,
« Hongdae R&B »,
« Meat »,
« Pygma girl »,
« Scott and Zelda »,
« Sugar Rush »,
« Derre »,
« Burn it » avec DEAN,
« Real Man »,
« Midnight Cruise »,
ainsi que « Bam Yang Gang ».
Le disque fonctionne comme un nouveau déplacement.
Après le film noir de Lowlife Princess, BIBI s’intéresse davantage à l’amour et à ses contradictions.
L’amour sans romantisme naïf
Associated Press décrit EVE: ROMANCE comme un album de quatorze morceaux mêlant pop, R&B, hip-hop et électronique, construit autour de la dualité amoureuse.
Une nouvelle fois, BIBI ne traite pas son sujet de manière uniforme.
Chez elle, l’amour peut être séduisant et absurde, tendre et physique, sincère et manipulateur.
L’intérêt réside moins dans la recherche d’une conclusion que dans le maintien de cette ambiguïté.
C’est précisément ce qui distingue son écriture.
BIBI semble souvent plus intéressée par les contradictions d’un sentiment que par sa définition.
De « Bam Yang Gang » à « Apocalypse »
Le choix d’intégrer « Bam Yang Gang » à EVE: ROMANCE est révélateur.
Pris isolément, le morceau pouvait apparaître comme une parenthèse fantaisiste.
Replacé dans un album consacré aux nombreuses formes du désir et de l’attachement, il prend une autre dimension.
À l’opposé, « Apocalypse » utilise une imagerie beaucoup plus ample et presque existentielle.
Entre les deux se dessine toute l’amplitude du projet : BIBI refuse toujours de choisir entre le trivial et le dramatique.
Une relation sentimentale peut être racontée à travers une friandise comme à travers la fin du monde.
Une première tournée mondiale
La sortie de EVE: ROMANCE accompagne également une nouvelle étape : la première tournée mondiale de BIBI.
Associated Press indique que celle-ci débute à Séoul en mai 2025 avant de se poursuivre notamment en Amérique du Nord, en Asie, en Australie et en Nouvelle-Zélande.
L’année suivante, Warner Music précise que cette première tournée mondiale a été menée à son terme et que la musique de BIBI a dépassé le milliard de streams cumulés.
L’artiste qui avait commencé par convaincre le public d’un télé-crochet coréen dispose désormais d’une audience internationale suffisamment importante pour porter son propre spectacle à travers plusieurs continents.
2026 : un nouveau chapitre avec Warner Music

Le 19 mai 2026, Warner Music Korea annonce un partenariat mondial avec Feel Ghood Music autour de BIBI.
La formulation est importante.
BIBI ne quitte pas Feel Ghood Music : Warner précise qu’elle continue d’être accompagnée par le label et management qui a développé sa carrière, tandis que cette nouvelle alliance vise à soutenir la production et la diffusion internationale de ses prochaines sorties.
Cette annonce intervient au moment de la sortie de « BUMPA ».
Elle témoigne surtout du changement d’échelle atteint par BIBI.
L’artiste autrefois considérée comme une figure atypique du R&B coréen est désormais envisagée comme un projet mondial.
Pourquoi BIBI occupe une place particulière
Le parcours de BIBI est intéressant parce qu’il échappe à plusieurs récits faciles.
Elle n’est pas exactement une idol au sens classique.
Elle n’est pas non plus simplement une rappeuse ou une chanteuse R&B indépendante.
Et la qualifier désormais uniquement de musicienne serait tout aussi incomplet compte tenu du développement de sa carrière d’actrice.
BIBI appartient plutôt à une génération d’artistes sud-coréens capables de circuler entre plusieurs industries.
Musique, mode, télévision, cinéma et culture Internet se mélangent chez elle sans frontière rigide.
Mais sa force principale est peut-être de ne jamais donner l’impression de pratiquer cette polyvalence uniquement pour diversifier sa carrière.
Toutes ces disciplines semblent répondre au même besoin : raconter.
Une artiste de personnages
Il existe finalement un fil très clair entre « Kazino », Lowlife Princess: Noir, Hopeless, « Bam Yang Gang » et EVE: ROMANCE.
Ce fil, c’est le personnage.
BIBI aime les personnages qui possèdent plusieurs visages.
Des femmes désirables mais dangereuses.
Des personnes fragiles qui apprennent à se défendre.
Des amoureuses qui savent très bien que l’amour peut être ridicule.
Des princesses qui vivent parmi les marginaux.
Même lorsqu’elle écrit à partir d’elle-même, elle semble constamment chercher une manière de transformer l’expérience personnelle en récit.
C’est sans doute ce qui rend ses projets particulièrement adaptés au langage cinématographique.
Une sensualité qui ne constitue jamais toute l’histoire
Une partie de la couverture médiatique internationale de BIBI s’est longtemps concentrée sur son image provocatrice.
C’est compréhensible : son rapport à la sensualité, son humour et sa liberté sur scène sont immédiatement visibles.
Mais s’arrêter à cet aspect revient à manquer une grande partie de son travail.
Sa musique parle très souvent de rapports de pouvoir.
Qui désire qui ?
Qui dépend de qui ?
Qui contrôle une relation ?
Qui pense avoir le pouvoir alors qu’il l’a déjà perdu ?
Derrière l’attitude volontiers insolente se trouve une écriture beaucoup plus attentive aux mécanismes émotionnels qu’elle n’en a parfois l’air.
Une artiste capable de rendre l’étrangeté populaire
Le succès de « Bam Yang Gang » constitue probablement la meilleure démonstration de sa position actuelle.
BIBI n’a pas eu besoin d’abandonner son étrangeté pour toucher le grand public.
Elle a simplement déplacé cette étrangeté.
Une ballade rétro consacrée au yanggaeng était tout aussi improbable, à sa manière, que les scènes sanglantes de « Animal Farm ».
La différence tient uniquement à la forme.
Et c’est peut-être là que BIBI réussit quelque chose de particulièrement difficile : devenir populaire sans donner l’impression que cette popularité était le point de départ de ses décisions artistiques.
Par quels morceaux commencer ?
Pour quelqu’un qui découvrirait BIBI aujourd’hui, il est préférable de ne pas écouter un seul morceau.
Son intérêt réside précisément dans les écarts entre ses différentes facettes.
« Kazino » reste l’une des meilleures introductions à son R&B sombre et narratif.
« The Weekend » montre sa capacité à évoluer dans une pop internationale beaucoup plus immédiate.
Life Is a Bi… permet de comprendre son écriture plus personnelle et son goût pour les formats courts.
« Animal Farm » et « BIBI Vengeance » constituent les deux portes d’entrée les plus évidentes vers l’univers cinématographique de Lowlife Princess: Noir.
« Bam Yang Gang » révèle quant à lui une facette radicalement différente : légère, rétro et extrêmement accessible.
Enfin, EVE: ROMANCE offre probablement aujourd’hui la photographie la plus complète de BIBI, puisqu’il rassemble plusieurs des directions explorées depuis ses débuts.

Plus qu’une figure du K-R&B
BIBI est souvent présentée à l’international comme l’une des figures du K-R&B.
L’étiquette reste utile pour situer certaines de ses racines musicales.
Mais elle devient progressivement insuffisante.
Depuis ses débuts officiels en 2019, Kim Hyeong-seo est passée d’un télé-crochet de SBS à une carrière musicale internationale, d’un premier single intimiste à plusieurs titres en tête des classements coréens, et des clips fortement cinématographiques à une véritable sélection au Festival de Cannes.
En 2025, elle publie son deuxième album et entame sa première tournée mondiale.
En 2026, Warner Music Korea annonce un partenariat mondial destiné à accompagner la prochaine phase de sa carrière. (Warner Music Group)
Difficile, dès lors, de la considérer encore comme une simple artiste émergente.
BIBI se trouve désormais dans une position beaucoup plus intéressante : celle d’une artiste suffisamment installée pour disposer d’un langage immédiatement reconnaissable, mais encore assez imprévisible pour que personne ne sache exactement à quoi ressemblera son prochain chapitre.
Et c’est probablement la meilleure raison de continuer à la suivre.
Avec BIBI, la vraie question n’est plus de savoir dans quelle catégorie la placer. C’est de découvrir quelle catégorie elle décidera de bousculer ensuite.







